"Madame Couleur Marbre"

(Préface de Jean VAUTRIN, écrivain français, Prix Goncourt. Extrait du livre "ABSOLUS", éditions OPALES, 1992, Auteurs : Alain PUJOL & Danielle BIGATA)

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"Ni bonjour, ni Madame, ni Danielle, je suis tenté de l'appeler Bigata, la traitant d'entrée avec la familiarité d'un compagnon de bravoure, tant elle s'incarne - créature femme à la ligne d'épaule parfaite - dans une logique de force tranquille, de créativité tactile, de beauté impérieuse.

La Bigata a les épaules larges de ses statues, l'intelligence reconnaissables des explorateurs de leur art et des yeux d'un seul amour qui, parfois s'injectent de sang, touchés par la fatigue surnaturelle d'un constant avancement vers la plénitude.

Elle est belle, comprenez. Belle en son corps de musique, un peu à la manière de ces liones apaisées qu'irrigue le soleil couchant à l'heure paisible des lacs étales.

Pour approcher Bigata, il faut entreprendre le voyage de sa sculpture. Observer, jauger, comprendre en quels humus de bronze, en quel coeur de chêne, en quelle ruse minérale elle sait faire naître un sourire, une fleur, la courbe d'une hanche.

Bigata.

Au tissage des heures de solitude, attentive, caressée par la certitude des chemins où elle va, il faut la voir inventer le marbre, porter la blessure du burin dans la plaie veinée de la pierre, puissante et tendre à la fois, tour à tour pressentie par le vertigineux abandon de l'espoir ou au contraire renaissante de confiance, proche du but, patiente et passionnée - ouvrant le désir avec le ciseau entre des cuisses consentantes - et puis, brusquement, abandonnant le maillet - lente et religieuse - cherchant immobile le secret où s'arrête l'oeuvre, il faut l'écouter palper le silence que la paume d'une main entrouverte contenait encore le matin même..."

Bigata.

Il faut se promener derrière elle en son atelier de Saucats, lui laisser expliquer la façon dont s'apaise la bonne tempête. Admettre qu'à son contact, insensiblement, ce n'est pas le monde qui change - c'est la couleur de nos lunettes.

Doucement, elle s'approche d'elle-même. Au monologue des paroxysmes, elle parle de l'Afrique, du Pérou. Presque chaque année, en 4 x 4, en moto, elle s'élance, elle s'enfuit. Elle s'échappe, elle se perd, elle se trouve.

Elle a gravé sur les murs de sa maison des Landes ses voyages chez les Massaïs, ses incursions dans le désert ou dans la forêt tropicale. Par la terre et par le feu, par le soleil et le silence, emprisonnée dans les filets des mondes primitifs, elle condamne implicitement l'inutilité d'un présent sans mesure. Elle a jugé que la sagesse n'est pas de connaître la sagesse. Mais l'ayant découverte de s'y conformer.

Dès lors, rien d'étonnant à ce qu'elle ait posé le regard de sa plume sur des visages, sur des statures, des destins d'hommes et de femmes qui ont tous en commun d'avoir dépassé le cap de leurs certitudes, de leurs conforts, de leurs habitudes, et ont un beau jour violé le code de la passivité où les enfermait leur naissance, pour affronter le frottement rugueux des bourrasques et redevenir les purs enfants du risque, du défi, et du danger. Car bienheureux sont ceux pour lesquels il arrive un moment où toutes choses atteintes doivent être dépassées..."


"...... Au revoir, Madame, couleur de marbre. J'avais mission d'accompagner ce livre. J'ai fait un beau voyage.

Des bouches des statues m'ont parlé à l'oreille. Mes poumons se sont emplis de l'air des étoiles. J'ai joué tous les rôles. Accepté tous les destins. C'est ma nature. Ma vocation. J'engame. Je ramasse. Je cueille. Ainsi prend forme ma façon d'aimer les êtres. J'ai traversé des déserts, j'ai bu l'eau des marigots, j'ai prêché contre la barbarie. Je ne veux retenir que l'infini du visage des hommes, je ne veux que recueillir l'âme de ce qu'ils ont accompli. Je suis riche de Bigata. Et ma vie présente en cet instant est pleine comme un oeuf. Jean VAUTRIN

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