Quelques états d'âme du sculpteur face au bloc de marbre brut


Petite histoire d'ICARE  


Je vais toujours chercher mes blocs de marbre dans la carrière même, car seul le sculpteur peut prendre la responsabilité du choix de son matériau. S'il y a un "fil" qui risque de faire casser la sculpture, aprés des mois de travail, personne d'autre ne peut en être responsable...
J'avais décidé de "m'offrir" un beau bloc, pour passer "ma maitrise de sculpture"... Je fis donc un voyage à CARRARE (Italie), dans les plus belles carrières, et là je découvrais MON BLOC...
Du blanc de blanc de Pietrasanta (la pierre sainte, carrière de MichelAnge).
Le coup de foudre, il avait une forme d'aile... Le sujet m'est tout de suite apparu : ICARE, et le défi que je me suis lancé : ou je le réussis, ou je me brûle les ailes...
J'ai travaillé pendant 18 MOIS, tous les jours, de 8 à 10 heures par jour... et la nuit je rêvais de la forme d'un muscle, du détail de l'expression du regard...
La création d'un monument implique, pour le sculpteur, un peu comme pour l'acteur, de s'investir entièrement dans son sujet et de penser : je suis Icare, je suis entrain de voler, je réalise le rêve de tous les hommes, mais il se passe quelque chose de dramatique, mon aile droite ne répond plus....

Pari tenu, défi gagné, j'ai enfin passé 3 mois à polir "la peau de mon personnage", avec un contact physique permanent, car c'est avec la main qui caresse, que l'on peut déceler les rugosités qui empéchent la brillance.
Après cette grande histoire d'amour partagée, il est très difficile de se séparer de son "enfant"...
Néanmoins les enfants doivent vivre leur vie, et je serais heureuse qu'Icare, puisse aller vous raconter son histoire et vous faire partager ses émotions....


Petite histoire de GAÏA

Pour la création de Gaïa, le cheminement fut inverse. J'avais l'idée formée dans ma tête, je voulais représenter une allégorie de l'EUROPE, symbolisée par 2 hommes s'aidant mutuellement à naître de la terre-mère Gaïa.
J'ai donc commencé par dessiner de beaux athlètes, (les muscles sont omniprésents dans mon oeuvre...j'adore les dos...) puis j'ai modelé 2 ou 3 maquettes afin d'obtenir l'effet voulu, qui ne soit ni une lutte, ni un sauvetage!
Je voulais que chaque homme soit distinct de l'autre, mais en même temps qu'ils soient jumeaux..
Lorsqu'enfin au bout de 3 ou 4 mois, mon projet fut prêt  à exécuter, j'ai visité les carrières de marbre pour commander le bloc adéquat. Mon choix fut guidé par la couleur .
Je voulais un marbre noir, plus chaud à l'oeil et attirant la caresse, que le marbre blanc. De plus le noir renforce les volumes et accentue la force de l'oeuvre en attirant tous les reflets du jour, alors que le marbre blanc les absorbe...
Là aussi coup de foudre, pour un bloc traversé par une superbe veine blanche diagonale, qui allait me permettre de relier mes 2 personnages et la terre, tout en rythmant la composition...

Je me suis servie du hasard du matériau, en découvrant les veinules blanches qui semblent transfuser la vie de l'intérieur de la terre vers le ventre des hommes...

J'ai volontairement laissé les têtes des personnages noyées dans le magma, car ils n'ont pas fini de naître...

2ans et demi, oui,  900 jours, environ 7.5OO heures plus tard, je peux enfin tourner autour de:
Gaïa, terre des hommes en caressant les formes!

Ce ne fut pas sans mal, au sens propre du mot... Les coups de masse sur les doigts, les petites blessures permanentes des éclats du marbre, qui éclate en lamelles coupantes... les crises d'arthrose du poignet, du coude ou de l'épaule, bien connues des sculpteurs de taille directe...
Le découragement quand le travail semble stagner... et surtout la crainte permanente de la casse, jusqu'à la fin!
Les affres de la création, ce n'est pas un seulement un exercice de style!